Abdelamir Chawki    Tablettes

Il arrive

Que le corps se heurte au néant

Et c’est le frisson

Miettes qui s’effritent de la tablette

De l’âme .

 

Argile qui sèche.

La voix y vient pour mourir .

Arches des créatures dans l’infini des formes .

Tablettes.

 

Dans une salle cubique en béton : des bois, des couleurs, des cadres. Certains cernent les fenêtres d’un ciel en dehors, ciel incapable de rester bleu. D’autres, sur la toile, cernent un ciel en dedans, cherchant un bleu invisible. Terre ocre pareille à une lanterne brisée , racines d’un figuier pharaonique, toiles teintées de henné comme les murs des mosquées d’Orient. Lit sec d’un fleuve chimérique et minerais d’un temps enseveli qu’Anne Slacik tente de distiller en signes.

Je scrute, je fouille la forme qui détruit la forme et qu’interpelle la durée, dans les couleurs qui baignent dans la poussière solaire. Je parcours la ligne tranchant vision et mémoire. Je vois d’immenses réservoirs d’oubli. J’essaye d’y  jeter comme des pierres,  les jours et les ans ou des oublis à longue date, tablettes.

 

Gilgamesh lance une colombe

Pour savoir si le déluge a couvert toute la terre

Inana cherche son visage dans les miroirs de l’enfer.

Un corbeau dérobe le khol

Et le répand sur la mésopotamie

Il en naît un arbre dont les branches

Sont semblables aux cils.

 

 

J’essaye de pénétrer la toile à travers les pores. Je vois une faible sève qui ne peut  atteindre les feuilles. Sève couverte d’une écorce qui se dénude comme la parole. Je vois des années allongées comme les arbres des forêts tronçonnées, que gravissent les enfants ou le lierre.

 

« Les Divinités nous ont exilés

Etrangers avec nous-mêmes

Sans lyre

Nous arpentons les temps du passé et de l’avenir

Dans un voyage des marins amoureux du vin. »

Disait le poète babylonien

 

Je découvre que l’exil que je vis a six mille ans d’âge et je ne cesse de courir entre les totems, les oraisons funèbres et les vestiges, fuyant la dernière fosse commune que l’Occident vient d’inaugurer en Mésopotamie. Je n’ai d’autre corps que ces îles coagulées que l’Orient submerge de sa cendre blanche.

Œuvres et épopées laissées par les anciens sur des tablettes d’argile sans les signer. Léguées à nous comme arbres, vagues ou rêves.

 

Dans les tableaux d’Anne Slacik, il est une relation avec le vide qu’elle essaye de combler tantôt avec des éléments comme la terre, tantôt par des fossés profonds comme le silence, ou même par des lueurs engrangées dans la mémoire. Elle se comporte avec ce vide comme celle qui veut remplir l’attention d’un enfant par les contes et l’émerveillement . Ainsi fait-elle sa propre tablette.

 

1991

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