La nuit « dans ses lambeaux révolus » renouvelle leur trace de dénuements.
Une date préfigure les limites …
Anne – Marie
Albiach
Une date, le jeudi 13 février 92. Paris, face à la Gare Saint-Lazare où la Galerie Phal s’est transportée .Immeuble hausmannien
avec les « bleus » de Anne Slacik, « Balcons » sur ville…l’air blanc…Le large de la lumière qui accrocheles bleus
and other colours. Déjeuner au bistrot du coin. Pot au feu et tartare . Devinez qui ? Anne a quelque chose d’oriental. Pas de
dualisme… Le bleu est signé de spirales douces et exactes jusqu’au noir ….
Catalogues. Les noms des poètes, Bernard Noël, Bernard Vargaftig,
Dominique Grandmont, Jacques Demarcq, Véronique Vassiliou, Abdélamir Chawki…
Bernard Noël a vu le passage : » et peut-être
la couleur ne sert-elle qu’à rendre visible, à travers la surface, ce lieu du passage et de l’union ».
Union, oui ! Car la
peinture met un peu d’ordre dans le bordel du monde…Fenêtre posée sur nuit, peinte sur l’énigme qui unifie…
2 heures. Anne disparaît
dans la gare …
Vendredi 28 février . Saint-Denis. La basilique noyée dans le « moderne » n’est plus un signe mais une
espèce de jalon anachronique … Atelier Anne Slacik. Photos pour fixer le regard, la mémoire. Dissiper le trouble devant la peinture.
Pourtant, Anne ouvre, montre, n’impose rien car elle est sûre d’elle, de la matière, terre ocre, pigments espagnols….
Une grande toile
se déplace fléchée blanche-bleue. On voit à peine le bout des souliers vernis du peintre.
Parenthèse du 6 mars
Il y a le jour aussi
d’autres toiles . Jour ocre, vert, marron et le blanc. « Du blanc le jour son espace » (titre)
Lundi 9 mars. Après-midi.
Ivry, retour de l’Abbaye de Royaumont . « Colloque » avec Hocquard, Cadiot, Lucot, Prigent, Heidsieck…
Je n’aime pas
le discours de vérité sur la peinture ….Je m’expliquerai.
6 heures. Je me sens étrangement bien malgré un début de rhume. Peut-être
les cachets que j’ai pris … Il fait encore jour. Je regarde la toile qu’Anne m’a offert. Titre , Incident . Un diptyque de la série
Les Balcons : nuit froissée et griffures claires …et tout ce que j’ai oublié de Rilke …
Pourquoi ces mots ?
«
Mit allen Augen sieht die Kreatur das Offene »
L’ouvert , la peinture …Voir l’ouvert de la couleur …
Vendredi 15 mars,
non ! 16 mars . Après-midi . Bleu des balcons. Ecart entre le signe et le sens …
Autre livre :
The Balustrade de Keith Waldrop :
« ultimate
boundary
…sideways to represent
nothing”
“Eternel et muet ainsi que la matière” (Baudelaire)
la couleur
« parallèle aux yeux »
Quand
passent deux fantômes légers d’Anne
sur trois peupliers égaux
ou une ondée qui se reflète (nocturne).
J’avais écrit : « Faisant
surgir les couleurs jusqu’au ciel … envahi par l’obscurité où leurs ombres brillent encore…bleues dans l’air qui noircit. « Comme
si la peinture-la toile étaient toujours en attente d’un fantôme. Exquis, terrifiant et rêvé …
Et Jabès :
« La douleur
est un ciel constellé. Toute la nuit est en nous ».
Vagues du ciel d’Anne
Constellation
Mouvement (singulier) du papier, falaises
de bleu, a sort of blue shading (fading)out .
Out (l’ouvert absolu) comme un coup…
Mardi 17 mars . Huit heures .Le noir
du tableau d’Anne brille , matité du bleu, les signes (noirs) font comme des lettres : I L A, clivage vertical du monde et du
lieu …La nuit pliée avec grâce …
H.D. (Hilda Doolittle, 1884-1961) Livre :
The walls do not fall
La peinture est aussi un mur …
« An
incident here and here … »
Un incident. Titre.
Et
“The Presence was spectrum-blue, ultimate blue-ray…”
le bleu dans le spectre
l’extrême
rayon bleu
chaque pétale de bleu
est un monde
un éon
Mercredi 18 mars. Sept heures du soir. Traversé Ivry sur Seine à pieds.
Dans mon sac, deux pantalons genre jogging. Rayés. L’un marron-noir, l’autre rouge-noir. Mais je confonds ces deux couleurs !
Dans
la boîte aux lettres défoncée. Théorie des tables de Emmanuel Hocquard. Un très beau livre plein de couleurs « objectives ».
« Bruns,
verts et noirs …
la couleur apparaît dans l’eau …
Ne trie pas bleu et mer Egée »
Tout concourt !
Jeudi 19 mars.
Sourire
zen du tableau . Sens ? Pensé au koan pongien : « la gare avec sa moustache de chat »
Lundi 23 mars. Tempête. Anne
est venue à Ivry avec une très belle série de peintures sur papier ! Je repère arbres, nuits et mains… Richesse et infinie variété
des signes peints. Et la matière du papier qui donne à la couleur cette souplesse et sensualité rythmiques ! J’écris ça vers
minuit sur fond de boxe thaï à la télé …
Anne m’a fait lire de Tzara :
« la nuit
la nuit plie son temps
sur les yeux de l’herbe
dis-lui
d’où tu viens
le sommeil à la ceinture »
Echos de nuit à nuit :
« nuit bleue élit l’explosion
la peinture explosante fixe
la
nuit
tressée aux balcons d’une étoile barbelée »
Mardi 24 mars
Une tulipe jaune lutte dans le froid. J’aime le jaune, métaphore
non perverse de la lumière…
Et
Ce vers de Rimbaud où il semble avoir interpellé toute la peinture :
« …l’éveil jaune et bleu
des phosphores chanteurs »
Manifestement, il s’agit d’une allumette que l’on craque !
Peindre, est (aussi) mettre le feu aux poudres.
1992