Bernard Chambaz   Un autre été

Il me plairait assez de commencer par une Annonciation , celle de Simone Martini puisque nous sommes à Saint-Martin-d’Hères, au pied de montagnes qui n’auraient pas désorienté le chevalier Guido représenté sur les murs de la salle de la Mappemonde à Sienne. L’Annonciation est aux Offices avec des ors proches des ocres d’Anne Slacik, un ange dont les ailes n’ont pas encore cessé de battre, est-il essoufflé pour dire à la vierge ce ruban de lettres qui fixent son destin, les mots tremblent à peine.

 

Pourquoi diable la nuit serait-elle inutile ? Et d’abord qu’est-ce que la nuit ? cette nuit-là dont l’utilité nous échappe ; le temps du sommeil, des songes, du travail, de l’amour, de la mort ? un retour au chaos qui l’a enfantée ? la suite des jours- quoi qu’il en soit par ailleurs ?

Anne Slacik revient à La nuit inutile ,2  comme une phalène attirée par la lumière et renvoyée par les parois de l’abat-jour. Il s’agit donc de fouiller, d’explorer ce noyau obscur- au plus prés de la lumière. Afin d’appareiller pour une aventure essentielle. Nuit (inutile) nous conduit de l’autre côté. Il y a un autre côté ; un ailleurs, un au-delà comme on le dit des Pyrénées plutôt que du paradis. Il y aurait donc, dés l’abord, deux côtés : l’un et l’autre, l’envers et l’endroit, une dialectique, l’un à l’autre se révélant.

Une fenêtre flotte au milieu décentré de la toile ; c’est une veduta , une forme géométrique, l’indice d’un abîme. Elle est bleue, d’un bleu plus clair qui rend la nuit plus sombre tout autour. Elle nous aspire – comme un hublot, avion ou navire ; je comprends alors que nous sommes dehors , dans l’océan ou le ciel, nous regardons la toile, vers le dedans, non pas perdus entièrement dans l’immensité, parce que , justement, le hublot dispense une lumière qui nous rattache au monde. La fenêtre est une gravure , collée sur la toile . Quant à la nuit, elle est emplie de signes – de lignes, de traces, de voiles ou de comètes, de papyrus qui tendent à émerger aussi bien qu’ils s’effacent.

 

Voyez Lacunes. Vous avez un sentiment de blancheur ; c’est-à-dire, la qualité de ce qui est blanc, d’une étendue – pas seulement d’une surface – qualifiée par cette couleur, son éclat singulier ; la sensation d’une diffusion- infusion du blanc. Un blanc qui condenserait les bleus et les ocres, qui les donne à voir selon un nouvel angle ( ce pourrait être l’heure, l’aube). Je le dirais volontiers habité, créant lui-même cet espace où nous nous inscrivons, porteur, porté par touches, retouches, couches d’une peinture comparable à la neige en ce qu’elle porte – après avoir été déposée – le relief qu’elle recouvre, les accidents, les formes d’une terre qui continue à transparaître voire à sourdre quand bien même on commencerait à y distinguer les reflets d’un ciel éclatant. Un blanc dense, épais, moiré, de l’oxyde de zinc (étain des Indes), le pigment d’un blanc bleu.

Sans doute pourrions-nous aussi saisir ces Lacunes comme un espace vide, un espace tissé (nourri) de vide, dressé contre ce vide, un lieu où peut s’affirmer la présence au monde.

 

Cendres : elles pourraient être blanches. Ici, on est dans les ocres, sur une terre (devant une terre) donnée ; un sol ancestral, méditerranéen ; une aire ( l’insistance des grains viendrait le confirmer), une surface et les couches du dessous – comme on sent la terre sous nos pieds ou le regard : on voit aussi les tourbillons qui nous entraînent au-dessus, ces vibrations de l’ocre qui gagnent toute la toile (la lumière tremble ainsi aux heures chaudes, la lumière plane aux heures plus tardives).Et si cette terre est universelle c’est qu’elle est d’abord, dans un premier temps, concrète, Pompignan, Languedoc , Roussillon, ou encore par exemple Vergers , arbres qui sont des boules ou des fûts allongés, des signes tels des instruments aratoires qu’on peut voir ici et là, une terre qui est une texture, comme la couleur.

Cendres révèle aussi le travail des marges, leur habitation et leur distinction. J’ai l’impression d’y lire un rythme ( une respiration) – un peu comme les frises aux frontons des temples grecs, les signes d’une identité et, peut-être, à la façon des Grecs, le refus ou, plus simplement, la nostalgie de notre finitude.

 

Moins vaste est l’Eté. Ce n’est pas le premier été, il y en a eu d’autres auparavant. Les ocres y sont à leur place, de leur temps ; une tonalité chaude et – sinon les vacances- du moins une certaine dilatation du temps donc des choses. Les bleus paraissent (ou disparaissent) sous les ocres. Ou les ocres émergent du bleu.

Au cœur de cet été (vers le 15 août, l’assomption), j’aperçois un arbre blanc : un arbre ocre composé de quinze et trois touches blanches. Cet arbre, celui-ci, évident, personne ne peut le manquer dans ce paysage désert estival, c’est notre arbre, je le reconnais. Un peu en-dessous, deux lignes se croisent . Elles dessinent deux axes, un méridien et un parallèle à partir desquels l’espace pourrait s’ordonner – voici un carré de terre et les quatre points cardinaux. A l’ouest (ou est-ce à l’est ?) le sable blanc de Roussillon montre le tatouage du sol – le visage de la terre.

Je pense aussi, naturellement, j’y ai pensé dés que j’ai découvert les premières toiles d’Anne Slacik, à la peinture de Rafols-Casamada. Une même tension, un même registre dans l’attaque et l’harmonie des couleurs, le même monde, non seulement méditerranéen mais aussi mental : même , ici, signifie comparable, à l’image de cet été qui, chez Rafols, s’appelle –en catalan- l’estiu : un estiu blanc.

 

Que pouvons-nous célébrer sinon l’amour ? et, sans doute, la mémoire. Peut-être un nom. C’est, je crois, autour de Célébrations que s’est élaborée une profondeur qui nous émeut d’autant plus qu’elle est à même de maintenir les apparences et d’entamer ce prodigieux voyage. Le noir s’incruste ; c’est l’ébène de la nuit, des plages de noir, un peu du chaos qui témoigne de notre identité et aussi – par la grâce d’un don – le passage vers un ailleurs, d’autres lieux, des gris, des beiges qui sont encore d’autres temps. Ce noir épaissit les choses, tend à rendre matérielle la croûte terrestre, mais, par un miracle qui lui est propre, il allège le monde (une ligne suffit pour la voûte céleste).

 

Avec Naxos , nous restons dans un registre identique. Des bleus sombres éclatants, obscurcis, des bleus porteurs de leur propre obscurité, de leur nuit, des bleu-nuit, à la limite de l’indigo et du jour qui se lève ou se couche ; des bleus soutenus par leur propre identité, chauds ( la toile comme le sable du désert garde la chaleur du jour), s’affirmant comme une matière et devenant outre le signe d’une verticalité (d’une élévation) l’élément fondateru de l’ensemble de l’espace, du paysage (un bleu infini à ressaisir vers le cœur de la toile).

Naxos est construite à la façon d’un diptyque. D’un côté, à gauche – des traces ; en bas cinq flèches ; en haut, quatre palmes (quatre rames, n’importe), sillons qui se répondent selon une asymétrie pair-impair, un rythme à chaque fois établi, sillage dû à la vitesse des choses et du pinceau. De l’autre côté, à droite, sur toute la hauteur, une amphore : elle se détache sur un fond (plus) noir, un vide, une fenêtre ? L’amphore- ou vase- est ce creux, toujours à combler, une forme ovoïde, féminine. Elle a deux anses ; cette anse nous la retrouvons, parfois sur les bords voire au cœur de la toile , forme courbe, recourbée, spirale, flottant dans l’espace ouvert par la couleur ; ainsi les ferrures ou les balustres d’un balcon ; ainsi, ici et là surgit une croix ansée – symbole de la résurrection chez les Egyptiens.

 

Mai 1993, dans les « ateliers » de Saint – Denis, d’emblée, je décide de finir par Deux . Nous voici à nouveau plongés dans le blanc, aspirés par lui, ce camaïeu, ces moires. On y ressent une espèce de vibration ondulatoire. L’espace parait s’incurver, doucement, vers ce grand motif (central) qui résume et ouvre l’horizon – où l’on aperçoit des traces comparables à celles de l’Annonciation.

1993

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