Sylvie Fabre G   Lettre du regard
 Le lieu où je suis, inapproché, est aussi votre lieu. Je vous en parle du point où se perd le regard, dans l’envers et le dedans. C’est l’automne, à la fenêtre du réel la couleur donne ses traits ardents à la terre. Les feuilles de lumière habitent encore les arbres tournés vers le nocturne. Ma parole va et vient dans l’entre-deux, elle étend sa nappe d’encre à côté de vos toiles. Elle ne dit rien que la douce montée de l’ombre dans l’amour. Un déchirement réconcilié.

 

           Je vous écris quand l’or danse dans la blessure. Aujourd’hui le ciel ressemble à un drap rouge tiré sur un corps orangé. Miracle de votre main qui tamise le soir, ouvre son sanctuaire au souffle de la création. Ce qui existe à l’état le plus sauvage est notre âme dans l’approche, changeante clarté, dévêtue. La mort soudain déplie ses doigts. Un peu de noir, je sommeillais. Je m’éveille dans la transparence, une aile fluide sur le monde. Dans les grandes herbes de vos rêves poussent des fleurs et des nuages, coquelicots noirs. Adieu, naissance. Qui dira le basculement ? Car le vide est une grâce qui crée le plein. L’eau coule ses rivières sans regarder en arrière. Elle dessine des visages, les laisse monter dans la lenteur. Je sais que vous les recueillez les yeux ouverts, les yeux fermés, même inconnu. Vous attendez.

 

            La vie est une apparence. Elle commence dans l’invisible. Votre regard connaît ses retraites et ses trésors. Il les ramène à la surface en coulées mauves. De quel oubli me guérit-il ? Suivant la trace, je remonte vers l’origine. Le lilas et la montagne s’évaporent dans l’inoubliable. L’enfance se penche sur l’étang, pair reflet, couchant, état pur, éblouissement du bonheur, j’entends ma voix dans un tableau : d’où viennent les anges et descendront-ils du ciel comme c’est écrit ? Le lointain est devenu proche. Sur le vert ruisselle la pluie, des formes bougent sous les gouttes, un tourbillon, et tout s’efface. Le temps accomplit son œuvre. Orphée regarde dans la détresse Eurydice qui disparaît. Le désir nous contraint à l’éphémère. Son éternel nous habite dans l’effleurement. Nous portons sa part d’obscur et nos absences. En novembre, facile est la mélancolie. Le soleil est bas déjà, le chemin tremble sous nos pas. Matière sensible, notre cœur. Je vous écris l’incertitude et la beauté. Le feu, la cendre, tout l’intime de la brûlure, vous le savez.

 

           Mendiante de l’infini, la présence cherche en nous ses saisons, le bleu charnel ou impalpable, la réalité du violet, le désespoir en traînées noires, l’ocre de la solitude, le rouge de la cicatrice, toute joie et toute douleur à partager. Je me promène à vos côtés, le mot et la couleur ont souvent des chemins semblables. Dans l’errance ou la plénitude, leur silence est un don clair. Il nous emmène en cet espace où est le caché devient visible. Nous pouvons toucher le mystère, guérir ensemble nos cécités.

 

1999

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