Entretien  avec Benoit Lecoq

Du texte à la peinture

Entretien de Benoît Lecoq avec Anne Slacik

 

 

 

Carré d’Art bibliothèque – Benoît Lecoq : En vous écoutant parler, je suis frappé par l’attention scrupuleuse que vous portez à l’écriture, au texte et aux auteurs. Et ce à tel point que l’on est amené à penser que vous avez vous-même été tentée par l’écriture…

 

Anne Slacik : Un livre se construit autour d’un texte, j’entends un texte d’auteur. De quelqu’un qui est engagé dans un travail d’écriture, comme moi je peux l’être dans celui de la peinture. Cet engagement a bien sûr un sens moral, dans l’esprit de ce que Maurice Blanchot décrit dans Un livre à venir. Je n’écris pas moi-même. Et je considère que mes notes, carnets de travail ou autres, ne relèvent pas de « l’écriture ». C’est autre chose. Les mots ne sont pas toujours du texte.

 

Benoît Lecoq : Les définitions du « livre d’artiste (s) » sont multiples et donnent même parfois lieu à controverse. Cette question ne me paraît pas essentielle ; mais vous-même, comment vous situez-vous par rapport à ce débat ?

 

Anne Slacik : Je suis un peintre qui fait des livres. On peut les appeler « Livres de peintre », en reprenant la définition de Tériade qui récusait le terme de « livre illustré », puisque le livre de peintre est un livre qui engage entièrement le peintre. Pour moi, le texte n’est pas au second plan. Il doit y avoir rencontre ; on ne sait qui est au premier plan, qui a commencé : l’un est le support de l’autre. Même si l’idéal du livre réussi est toujours à venir, on peut tenter de croiser les choses au point qu’on ne puisse plus les dissocier. Ceci dans la plus grande liberté. Mais il n’y a pas de fusion pour autant. La rencontre est un jeu autrement subtil et difficile.

 

« Les poèmes sont en chemin : ils font route vers quelque chose » écrit Paul Celan dans « Le discours de Brême », vers quoi ? Vers quelque lieu ouvert, à occuper, vers un toi invocable ».

 

Il y a une fluidité du texte et de la peinture, qui n’est pas « image ». Il y a fluidité de l’espace peint dans les toiles, ni fond ni forme, mais mouvement. L’espace y est plan et frontal, et c’est un espace paradoxalement profond. Mais la profondeur n’est pas celle qui est derrière la toile, mais devant. Et j’aime que, dans cette exposition de Nîmes, une très grande peinture, le polyptyque Parler seul , qui est le titre d’un texte de Tristan Tzara, soit présenté face à la collection des manuscrits peints dans les vitrines.

 

Benoît Lecoq : Cette fluidité qui court entre le texte et la peinture repose aussi sur la démarche que vous avez choisi de suivre : vous laissez en quelque sorte, libre parcours à l’auteur et vous intervenez ensuite : s’agit-il d’un rituel ?

 

Anne Slacik : Celui-ci n’est pas toujours le même. Le premier livre manuscrit peint en 1989 était un vélin d’arches plié en quatre, manuscrit par Bernard Vargaftig , à neuf exemplaires, tous nominaux. Puis sont venues les petites boîtes cartonnées, restes d’un catalogue d’exposition, grise au début et que j’ai fini par peindre.

    J’invente une couleur à chaque rencontre. Si je connais le titre du livre (c’est la seule chose que je demande « à savoir »), je le peins sur les emboîtages ; sinon je peins nos noms et je numérote les livres de 1 jusqu’à 16. Il y a 16 exemplaires car c’est un nombre divisible. Je glisse du vélin d’arches blanc dans les emboîtages, et je remets l’ensemble au poète. A son tour, il invente le livre et manuscrit son texte sur les 16 exemplaires. Puis il me rend l’ensemble et je peins avec ces textes ; je repeins parfois les emboîtages. Enfin, nous nous retrouvons, signons et datons les livres , et nous les partageons : huit pour chacun. Ce rituel peut prendre quelques heures mais aussi des années.

    Souvent, il n’y a pas seize fois le même texte ; souvent il y a des textes inédits ; souvent, un texte court au long des seize livres, qui deviennent alors un seul. C’est en entrant dans la lecture de ces textes, de ces poèmes que le désir, l’élan de peindre, vient. C’est « l’explosante fixe » des surréalistes, le « moteur blanc » d’André du Bouchet. Si le rituel est toujours le même, aucun livre ne se ressemble. L’aventure est avant tout une aventure humaine.

    Le travail de la peinture dans chacun de ces livres est non détachable. Il y a abandon complet, pas de découpage possible ; la peinture appartient au livre. Et il en va de même pour le texte manuscrit. Car il est vrai que le texte « circule » ; retravaillé, il ira dans le domaine de l’édition, sera imprimé sur un autre support. Mais il aura existé là, lui aussi, « en entier » ; il se sera abandonné à ce livre. Il faut être modeste et réaliste par rapport à cette question. Un état du texte appartient au livre, alors que la peinture lui appartient complètement. Ne reste en définitive que le livre, j’entends par là le livre réussi. Il arrive que le texte soit écrit strictement pour ce livre, directement.

  Le grand paradoxe de tout cela est que le travail se fait dans la solitude, « une solitude non seul », pour reprendre les mots de J.G.Coscullela. On est dans le retrait, pour le travail, c’est la nécessaire dimension du silence autour du livre.

 

Benoît Lecoq : Vous parlez du livre – ou du manuscrit – comme si,  au fond, c’était toujours le même. Certes, on est d’abord sensible à l’unité de ton (et de tons) qui distingue votre travail. Et puis, au fil des regards et de ce qu’il faut bien appeler un examen critique, on perçoit les signes d’une évolution ; mais je sais que vous récusez ce terme !

 

 

Anne Slacik : Je n’aime pas le mot évolution. Il n’y a pas d’évolution en art, on élargit le champ, les intuitions du début, c’est tout. Je me rends simplement compte aujourd’hui qu’il y a de grandes connivences entre ma peinture et mes livres. Ils cheminent avec elle, avec ce qui a changé en elle, au fil des ans. Mais le livre reste pour moi un objet que l’on tient dans ses mains, qui a son propre espace, qui n’est pas celui, frontal de la peinture. Et il est important d’aller vers plus de complexité toujours, par rapport à cet espace. Le temps est à l’œuvre aussi, qui fait que j’ai réalisé plusieurs livres manuscrits peints avec certains poètes : deux, trois ou même cinq (avec Bernard Chambaz). Ces livres dialoguent entre eux, aussi.

 

Benoît Lecoq : Précisément, vous arrive-t-il d’avoir le sentiment de faire un travail d’éditeur ?

 

Anne Slacik : Je ne crois pas choisir les auteurs, à moins que je ne sois choisie par eux. Qui choisit qui ? Tout se passe dans la présence vivante de l’autre, de son univers. L’aventure est avant tout humaine, c’est-à-dire faite de rencontres réelles, de désirs. Pour moi, c’est peut-être une façon de préserver une sorte de « vigilance », d’éviter de tourner en rond à l’intérieur de mon propre système, d’aller à la rencontre de quelque chose d’évident en même temps que de fragile et de difficile à cerner (le texte), d’éviter peut-être une forme d’autosatisfaction narcissique …

    C’est la rencontre avec une autre « folie privée » (Blanchot), car la ferveur à l’œuvre dans ces livres est une forme de passion qui passe paradoxalement par le secret, le retrait.

 

Benoît Lecoq : Cette passion ressemble à un appétit : un appétit de faire, de peindre, de correspondre, d’écouter, d’être écoutée…

 

Anne Slacik : Il y a une faim en moi, difficilement assouvie. Je suis dans une sorte de travail permanent qui m’apaise et me met en paix avec moi-même. Je suis au pouvoir de la peinture, j’y consacre mon énergie, j’en ai fait le choix, c’est un absolu. C’est mon rythme intérieur. Je ne suis pas très calme : je deviens calme avec tout ce travail, la compréhension des autres, leur amitié. C’est ma respiration. Peindre, faire des livres pour se trouver et pour appeler la lumière. Dans le mot « enluminer », il y a le mot « lumière ».

 

Benoît Lecoq : Il s’agit donc bien de « manuscrits enluminés »…

 

Anne Slacik : Manuscrire pour un poète, cela signifie être dans la notation du poème : l’écriture se développe dans un espace, la page n’est plus un simple support, c’est aussi u espace mental… Face aux manuscrits, c’est d’une grande évidence.

 

 

Benoît Lecoq : Vous avez aussi accepté d’intervenir dans des ouvrages édités, relevant, en quelque sorte, du circuit « normal » du livre d’artiste (s). La démarche est tout autre …

 

Anne Slacik : Evidemment, là , intervient une sorte de « maître d’œuvre » qui fixe certaines contraintes. Généralement, elles sont discutées et, l’expérience aidant, j’ai de plus en plus de liberté dans ce travail aussi.

    Dans la maquette générale d’un projet de livre, le choix des textes, le façonnage, les choix typographiques, il y a échange, le plus souvent à trois. Et il existe entre les livres peints chez les éditeurs et les manuscrits peints des va-et-vient. Rien  n’est totalement étanche.

 

Benoît Lecoq : A défaut de parler d’influences – c’est souvent un leurre -, peut-on évoquer les artistes dont vous vous sentez proches ?

 

Anne Slacik :  Il y a les peintres de l’ombre : je pense aux primitifs italiens, à Giorgone, à Pontormo, aux peintures noires de Goya, au Gréco, à Zurbaran aussi. Et puis il y a ceux de la lumière : je pense aux mosaïques de Ravenne, à Fra Angélico, à Bonnard, aux américains : Rothko, Helen Frankenthaler, Sam Francis, Morris Louis ; mais aussi à Henri Michaux, à Fautrier … J’aime beaucoup la peinture !

 

Benoît Lecoq : De l’ombre, de la lumière … Mais surtout de la couleur ?

 

Anne Slacik : La couleur, c’est l’énergie spirituelle, l’énergie de la lumière. Elle permet de créer un espace sans lequel il ne reste que l’image. Illustrer, c’est faire des images. Peindre des livres, c’est autre  chose. Regardez la Prose du Transsibérien de Cendrars, peint par Sonia Delaunay : quel livre merveilleux !

     Dans ma peinture, la couleur est épandue, répandue par taches le plus souvent ; elle est faite de terre et de pigments purs broyés, mêlés à un liant. C’est la même « matière-couleur » pour les toiles et les livres. J’aime faire de la surface de la toile un champ où la couleur se déverse par flaques, puis se dépose lentement. La terre donne une consistance à la couleur, elle lui donne un poids, elle l’entraîne physiquement dans la pente du tableau. Pour les livres, la couleur est plus diluée : je les égoutte.

 

Benoît Lecoq : Après réflexion, vous avez jugé pertinent que l’ensemble de vos manuscrits peints soient conservés à la bibliothèque municipale de Nîmes…

 

Anne Slacik : La collection des livres livres manuscrits peints est une entreprise modeste mais très importante pour moi. C’est une affaire très intime, très proche. C’est pourquoi à une ou deux exceptions près, je ne me suis jamais séparée de ces livres depuis le début. Et la collection dans son entier n’était nulle part visible. Décider de la déposer dans un lieu public, une bibliothèque comme celle-ci, c’est la rendre accessible à tous. Le faire à Nîmes a un sens pour moi, car ma maison n’est pas très loin de Nîmes, et beaucoup de ces livres y ont été faits. Mes amis poètes y sont venus.

2000

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