Si par essence la peinture est rétive aux mots, celle d’Anne Slacik plus que toute autre fuit la parole, qui creuse un écart irrémédiable
entre l’être et le monde. Peinture de la matière, elle se situe d’emblée ans l’espace du corps et du regard et nulle part mieux que
dans la perte ne peut-on l’apprécier. Peinture de peu de mots, il n’est pas étonnant que ce soit aux côtés des poètes, qui savent
la sire sans la nommer, qu’elle chemine depuis plusieurs années. Pour autant elle n’est pas œuvre sans projet et celui-ci, alors que
le travail a désormais derrière lui une évolution suffisante pour en permettre l’évaluation, apparaît aujourd’hui comme un ensemble
parfaitement cohérent.
C’est au début des années 1990 que les signes qui pendant longtemps avaient habité les toiles d’Anne Slacik
ont disparu. La couleur et sa spatialité retiennent alors toute son attention, et toutes deux n’ont depuis lors jamais cessé de constituer
son unique préoccupation, tout à la fois support, sujet et objet de la peinture. Les ocres puis les verts se succèdent, ils repoussent
en marge de la toile les traces ou les signes parfois encore sensibles, puis les évacuent entièrement pour ne conserver que les valeurs
de la couleur. La peinture est alors très vite associée à une notion de corporéité qui s’inscrit dans la matière : piment purs,
terre, toile de lin brut contribuent non seulement à donner au travail un tactilisme qui l’apparente au matiérisme, mais surtout ils
captent, dans la matière même, la genèse d’une écriture picturale qui devient avant tout écriture corporelle. Cet enracinement de
la peinture dans le physique n’est pourtant pas du domaine de l’expressivité gestuelle : la toile n’est pas conçue comme un support,
mais la matière même est plutôt une matrice dans laquelle est ancré le faire. La peinture d’Anne Slacik devient une « peinture
de la présence », et c’est avec la série des toiles rouges qui la monopolise à la fin de 1998 et en 1999 que cette prise de possession
de l’espace du corps prend toute son ampleur. La part de monstration qui se trouvait encore dans les toiles antérieures disparaît,
notamment parce que l’artiste désormais travaille au sol. La main, prolongement de l’esprit, perd sa fonction au profit de la totalité
du corps qui s’associe aux contraintes de la matière, tandis que celle-ci gagne une nouvelle autonomie. Chaque toile devient un lieu
de partage ente l’artiste, les pigments, l’eau et l’espace peint.
L’engagement d’Anne Slacik dans la seule couleur a donc révélé
de vastes enjeux et se situe au-delà de ce qui pourrait être perçu comme l’adoption d’un principe qui serait celui de la monochromie.
Ne possédant ni contenu référentiel ni connotation d’aucune sorte, elle n’est affectée par aucune signification ou charge émotionnelle.
Elle n’a d’autre nécessité qu’elle-même et ne s’impose qu’en vertu de ses capacités à engager l’artiste dans une aventure avec la
peinture qui se révèle en même temps qu’elle se poursuit. Il faut, envers et contre tout, aller « au bout de la couleur »
et accepter, sans bien savoir de quoi celle-ci sera faite, la voie qu’elle propose. La couleur-matière a ainsi révélé la toile comme
profondeur où s’inscrit, par l’acte du corps, la sédimentation du temps et la texture de l’espace. Elle s’est dévoilée comme lieu
de la genèse, comme un espace en deçà de la parole qui accueille le mystère de l’être-au-monde.
Ce rapport au monde s’est progressivement
précisé au fil des toiles et des années, notamment avec les « figures de l’ombre », puis les « figures de l’air »,
qui bien que nommées à posteriori, informent l’ensemble du travail antérieur et à venir comme le nœud où se donne à voir l’indicible
connexion du corps et du monde. Cette évolution s’est faite sous l’impulsion même de la couleur. On se doit en effet de rappeler le
retrait de l’artiste par rapport à son médium: de même qu’il s’impose sans qu’il y ait pour sa part de véritable choix (elle-même
ne peut dire pourquoi telle ou telle couleur, à une étape du travail, est vécue comme une nécessité) elle se soumet volontairement
aux exigences de la matière sur la toile, aux caprices de son mouvement, à ses entremêlements et à ses réactions souvent incertaines.
La peinture s’est donc constituée en une géographie du corps et de l’espace capable d’incarner le monde dans la matière de par son
appartenance ontologique au mystère de l’être. Ainsi, si les références au paysage, nommé ou non, sont nombreuses, cette relation
n’est que du domaine de l’œil et en résulte d’aucune intentionnalité. Certes depuis quelques années le voyage nourrit l’artiste, et
les toiles des deux dernières années résonnent de l’Espagne, de l’Italie et de leurs peintres. Pourtant cet écho ne résulte d’aucune
intentionnalité mais s’est imposé, après coup, comme une évidence visuelle. Les toiles d’Anne Slacik restent sans référence, pas plus
qu’elles ne relèvent d’une quelconque influence picturale explicite : elles ne se rattachent à l’histoire de la peinture, dont
elles se nourrissent abondamment, que par la volonté de participer à un même moment de « célébration de beauté ».
Avec
les toiles blanches, autrement appelées « figures de l’eau », s’ouvre une nouvelle étape dans le travail d’Anne Slacik.
Bien plus qu’une nouvelle couleur qui succéderait naturellement au bleu, bien plus que le troisième volet de ce qui ne serait qu’une
exploration systématique du monde, elles engagent aujourd’hui l’artiste dans une aventure nouvelle dont les enjeux pourraient s’avérer
déterminants. Le changement d’emblée s’impose à l’œil : moins tactiles, elles n’offrent plus au doigt et au regard ces aspérités
dont vibraient les toiles antérieures. Le blanc a apporté dans son sillage la poudre de marbre et un nouveau support, plus doux, pour
remplacer le lin. La peinture ainsi a subi une étonnante métamorphose. Si le mode opératoire demeure, la matière agit tout autrement,
et avec elle le sens de la toile s’infléchit dans une nouvelle direction. Parce que le mouvement de l’eau sur la toile est aujourd’hui
plus lent, il permet au corps une présence au sein de la matière plus complexe, et à l’esprit un contrôle plus grand. Là est l’un
des paradoxes du blanc : fluide, il rappelle pourtant le poids du mur par la poudre des fresquistes, impalpable, il reste pourtant
matière, et qui plus est une matière qui plus que les autres peut-être demande à être façonnée. Pas plus qu’auparavant la toile n’est
donc une surface, amis la couleur se révèle lentement et c’est désormais moins le tellurisme du corps que la profondeur de la lumière
et son souffle qu’elle convoque. La toile comme paysage du corps s’est déplacée vers le point où celui-ci aborde les rives de la conscience.
La peinture pénètre dans l’étendue du regard, elle est devenue peinture de lumière.
Le blanc à aucun moment n’équivaut au vide,
pas plus qu’il n’est négation de la couleur. Au contraire, c’est une matière d’une grande subtilité chromatique qui a fait son apparition.
Mais il apporte dans l’ensemble du travail d’Anne Slacik un besoin évident d’épuration. Le blanc simplifie, il libère du corps et
du toucher, sans pour autant leur substituer la toute puissance de l‘esprit. Car il n’est pas plus de place ici que dans les œuvres
précédentes pour la parole ou le mot : la couleur et la matière continuent à régner sur la toile dans leur silencieuse présence,
mais elles concentrent la peinture en elle-même en lui donnant pour domaine l’espace du regard.
Le cheminement d’Anne Slacik
avec le blanc n’est pas, loin s’en faut, achevé. Le bleu qui souvent lui fait contrepoint tend à s’effacer, aboutissant à des toiles
qui de plus en plus affirment tout autant la subtilité que la richesse du blanc. L’artiste à coup sûr saura aller « au bout du
blanc », et s’il est trop tôt pour deviner aujourd’hui quelle sera la suite de ce voyage, il est en revanche certain qu’elle-même
et l’ensemble de son œuvre auront traversé là un moment essentiel qui ne saurait que retentir sur l’ensemble du travail.
2001