Véronique Vassiliou    Qu'elle effleure

 

Les fleurs ne sont pas les fleurs et les fleurs ne sont pas les toiles

les toiles s’intitulent, portant titres choisis, travaillés comme langue(s). Et sont ROUGE. En traînées sur fond vert mat de terre avec traces de la matière peinture, qui a coulé

traversées de gestes - Physiques - qui laissent affleurer la lumière

les toiles auront été rouges et les gestes seront devenus traits

c’est la lumière

ce sont des paysages. Ce qu’il reste des paysages

dans l’embrasure - dans l’ouverture, dans l’encadrement - le feuillage allongé d’un avocat qui se détend vivement. À peine plus près, le bleu vif, celui de l’emportement, celui qui éclate. Le bleu des toiles que le rouge-chaleur a bousculé

puis éteint

la lumière s’est raréfiée, à ne plus respirer

Le Renversement appliqué à la toile. Le travail (du nom absent), le travail visible, laissé en vue. En retours. Et en langue toujours

le rouge s’était-il mis à dominer le bleu ?

bleu sourd et assourdissement. Le bleu comme tu. Les sons éclatés en vert(s)

il resterait alors, sur toiles, la terre, ses terres, ses limites, ses frontières, ses cartes intérieures.

un champ de vert sous la pluie, les haies de cyprès en posture d’affrontement au vent. Les champs de fruitiers ou de terres rouges laissées en friche, après la vigne, avant le tournesol, imposé au détriment du regard et du rouge-automne.

Peinture, ici, est fertilité. Elle est engendrement.

en carte du ciel. Un ciel de Pompignan, en mauve, blanc, noirs légers. Ne plus laisser seule la couleur. La couleur seule ou la couleur couleur. Dans la simplicité de sa lumière. La compliquer. Compliquer la lumière. Compliquer la couleur.

un indice : la bâche de travail est bleue, ocre, verte, jaune, orange, mauve, mauve, bleue.

Peinture est ciel, ici. Et de ciel, est devenue terre.

couleur terre. Terre rouge. Rouge feu, rouge flamme, rouge sang, rouge sanguin, rouge terni, rouge/noir, rouge-rouge, rouge. Rouge. ROUGE. De plus en plus loin, ramassé, traversé.

pigments. Granulés. À toucher. Sables.

de la terre à la terre.

et de la terre aux fleurs.

ce qu’elle effleure c’est ce qu’elle a fait-fleurs.

la toile de terre a été ensemencée. Des fleurs ont poussé. Plein champ.

Peinture est maintenant fruit ou fleur, ou champ de fleurs-peinture.

en trèfles, petits formats, soulignés de bleus. Épaisseurs de blancs. Fond vert-brun.

ça éclate de fleurs

blanches, remuées, cerclées fermes, en fuite, défaites, malmenées pour les verts d’eau, l’espace, en pose au couteau et éclaboussant, soulignées encore mais de noir dans un geste ferme et décisif.

sur fond brun, de blanc jusqu’à émietter par la dilution des terres.

qui peuvent dominer, balayées de sable blanchi de lumière.

sur le vert d’eau, des nénuphars bleutés migrent vers la tache.

et les gestes s’étirent en arrondis. Le trait rosit.

les fleurs se rapprochent, là, tout près, blanches. À toucher, sensibles, légères.

c’est une rose sanguine qui éclaire des roses roses bordées de vert.

rose rougi pour ombrelles traversées d’un autre vert, à peine.

en fragment de tapisserie intime, on oublie les pétales pour les lignes qui les font flotter, tout roses.

les taches sont des fleurs et les fleurs sont des taches et les fleurs font peinture en effleurements.

le papier bouge pour faire toile, pour faire robe, corsage. En été.

la fleur s’isole, en corps qui danse. En funambule volant.

la rose s’est diluée pour le vert d’une herbe étendue.

quand les roses s’enroulent sur le vert, en trois branches.

un jour de vent et de pluie, les grenats s’étirent en traits vigoureux et mêlés sous ciel.

là, ça se noircit et ça se creuse.

la terre a dû s’obscurcir de la dispersion de ses cendres.

Citrus.

rose à nouveau, rose, et vert.

en étalement, enflammées sur tiges. Impossibles à cueillir et qui parfument en halos.

par centaines, deux par deux, un trois, elles agitent les yeux des autres.

fin des roses.

une avant-saison s’ouvre sur l’été.

ombres et traits.

tache noire pour jaune cerné.

elles approchent. Derrière la vitre, sous le soleil, noyées par la brume de chaleur.

plus près à présent, ou dégagées par un vent brûlant.

bleues, sur vert. Noirs.

et bleu, plus bleu sur noir vert bleu.

et englouties par la vase. Nénuphars bleus.

jaune soleil brume ombres dilutions.

c’est la vitesse.

rouge, brique, rose, mauve et mauve rose et vert et gris et parme et traits et taches

elles s’envolent, elles s’étalent, elles s’allongent, elles se lèvent, elles s’étirent, elles s’entremêlent, elles se croisent, elles disparaissent, elles affleurent, elles rougissent, elles brunissent, elles se fanent, elles éclosent. Elles s‘ouvrent, elles se ferment, elles vivent.


 

Quel est ce bouquet ? Quel est ce champ ? Aura-t-elle osé pénétrer dans le jardin des fleurs à la main ?

Aura-t-elle osé faire un bouquet ?

Pour le plaisir simple de peindre. Et de peindre. Et de peindre.

Rouge du plaisir d’atteindre le rouge senti du coquelicot devenu le rouge de cette fleur peinte, de cette fleur-peinture. Entraînant une autre fleur, un autre rouge, un autre rouge en fleurs, un autre rouge qui prend feu en fleur.

iris noirs et pleins. En bouches et ventres charnus sur jaunes de chaleur

face à la fleur, elle ne résiste plus.

fritillaires pintade seules ou par deux, pendantes renflées comme des tulipes

c’est une peinture de l’été ou du printemps, ou d’après les neiges.

erythrone dent-de-chien avec hampe portant fleur penchée à six pétales roses étroits

une peinture du dehors.

orchis bouffon aux feuilles du bas oblongues et elliptiques, pointues, celles du milieu et celles du haut engainantes. Fleurs en épi peu dense, pourpre à rose

elle cueille, elle brasse. Et elle peint comme à défaut de récolter.

ciste ondulé aux fleurs rouge vif, à feuilles sessiles grises

à grands gestes physiques, tendus et concentrés, pour ne rien en perdre.

et mauve sylvestre et cyclamen purpurascens et gentiane d’Allemagne aux fleurs pentamètre, barbues à la gorge, violettes

et pourquoi pas aussi silene vulgaris ou silene aux feuilles blanches de l’air contenu dans les pétales.

elles sont tranchées les fleurs mais elles ont pris racine, ailleurs, dans ce qui déborde le papier. Peut-être le regard.

ou plantago lanceolata sur sa tige nue et rêche dont les quelques feuilles s’allongent à la base

ou bouton d’or au goût âcre, lamier pourpre, ophrys abeille et euphorbe réveille-matin, veronica chamaedrys. Nivéoles d’été et celles de printemps et narcisses faux-narcisses et l’ornithogale en ombelle, cette dame-d’onze-heures.

elles forment fleurs ces fleurs sur une terre-peinture qui jubile.

une terre-peinture où fleurissent des hybrides singuliers. Entre saxifraga et dianthus.

fleurs inventées.

c’est la terre où d’autres langues se parlent. Des langues sauvages. Sauvages et cultivées.

toutes en gestes et en couleurs. La langue saxifrage, la langue mauve, la langue silene. La langue peinture

de la vue qui se souvient, qui sait. Et qui fait.

une langue saxifrage-mauve-silene qui dit ce qu’il ne faut pas dire

rose - marguerite - mauve - lavande - pivoine - liseron - camelia - azalée - géranium - monnaie du pape - camomille - cumin - genêt - violette - bouton d’or - iris - saponaire - cerfeuil - renoncule - pourpier - muguet - bleuet - digitale - origan - arum - chardon - coquelicot - campanule - pâquerette - romarin - souci

un autre peintre s’y est essayé. En deux-cent-quarante-huit pots de fleurs plus un. Alignés en quatre verticales et trente et une horizontales.

on ne s’en est pas encore remis. Les fleurs : régression ?

les fleurs-Slacik vont par centaines aussi. En séries, jusqu’à l’épuisement du regard épuisé de fleurs

des centaines de fleurs sauvages. Qui appartiennent aux sauvages. À ceux qui, une fois qu’ils les ont peintes ou écrites, fleurs pauvres, fleurs simples, ont été invités par les sauvages, en l’état sauvage...

 

Il EST DÉFENDU

D’ENTRER DANS LE JARDIN

AVEC DES FLEURS À LA MAIN

 

Jean Paulhan, Les fleurs de Tarbes 

.
Pour Anne Slacik 

Texte commencé à Pompignan, en août 98, continué à Mimet et achevé aux Martys, en avril 99

 

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