Vous êtes peintre, à quel moment commence la création pour vous ?
Le travail avec la peinture est quasi constant. J’ai la chance
depuis 15 ans de n’avoir que la peinture comme travail. J’ai enseigné une dizaine d’années et ai pu mesurer la difficulté qu’il y
avait à tronçonner son temps, à tenter de le maîtriser voire de le contrôler, en peignant en parallèle. Aujourd’hui, mon temps est
devenu le temps de la peinture, son rythme à elle. La création se passe dans un continu, qui intègre aussi bien le temps familial,
les rencontres professionnelles, que le travail proprement dit. Et pour lever une incompréhension possible, ce temps est fait aussi
d’un temps vide, bien supérieur au temps que j’appellerai plein, mais nécessaire vraiment, et qui fait partie du temps de la création .
Comment préparez-vous les cadres, les toiles ?
Les chassis arrivent à l’atelier démontés, pour des facilités de transport et d’économie.
Le travail commence toujours par un chantier de construction des chassis et j’aime ce moment où le cadre de la peinture se fabrique,
c’est un temps nécessaire, puis je coupe la toile, je la fixe, je la tends et enfin j’en prépare le support. Je n’aimerais pas travailler
sur un support que je n’aurais pas préparé moi-même.
La préparation des chassis se fait donc toujours un autre jour que le jour de
la peinture car il faut que la toile soit sèche pour se mettre à la peinture. Souvent les chassis sont de grands formats et il résulte
de toute cette préparation un épuisement physique qui empêche de se mettre au travail de la peinture dans la foulée. En fait cela
me fait aller lentement vers le travail, plusieurs jours avant. C’est une sorte de rituel.
Comment la toile existe-t-elle dans l’espace ?
C’est une grande question ; pour moi la peinture est toujours dans l’espace. Elle creuse un espace propre bien
sûr, mais j’ai découvert avec toutes ces années, que l’espace creusé se situait devant la toile, dans une proximité plus ou moins
grande avec elle. Cet espace est celui du regardeur, de celui qui est pris dans la contemplation.
Et, les toiles, dans un espace dialoguent
entre elles, dans mon travail par la couleur notamment. D’où la grande importance des accrochages dans les expositions, qui sont des
installations de peintures dans l’espace.
Comment la matière est-elle travaillée par vous ?
La matière est complètement liée
à l’histoire avec la couleur. Je prépare mes couleurs dans de grands seaux, car souvent les toiles sont de grands formats. Je broie
dans le seau un pigment de couleur avec des terres ramassées dans des carrières puis liées avec un liant. Tout cela est touillé longuement
puis versé sur les toiles. Je travaille au sol, dans la pente du tableau, et la matière colorée circule à la surface de la toile.
La terre qui donne un poids réel à la couleur l’entraîne dans cette circulation où l’eau joue un rôle central. La dilution de cette
matière colorée varie beaucoup, de l’épaisseur de la terre à très peu de matière. Là se situe l’aventure de chaque toile. A noter
que je travaille de la même façon sur papier.
Quel rôle joue le blanc dans votre création ?
Voilà une question très littéraire :
« le blanc souci de notre page » de Mallarmé ! Mais le support sur lequel je peins est de la toile de lin, assez brune,
non préparée avec du blanc. Au départ donc pas de blanc. Mais dans la dernière série de toiles, justement nommées blanches, le blanc
est une couleur à part entière. Il y a peu de mélanges de couleurs sur les toiles, et lorsque j’évoque une toile blanche c’est que
sa tonalité générale est plutôt blanche. Ainsi,au fil des années et du travail, il y aura eu des séries vertes, ou bleues, ou jaunes
ou rouges sans qu’il y ait jamais présence de ces couleurs réunies sur une même toile. Visuellement, physiquement je ne peux
pas faire autrement.
Pour la série blanche, j’ai changé la toile du support et ai choisi un coton blanc, qui joue avec l’huile blanche,
le grain plus fin de la toile car le travail de la peinture y est aussi plus fluide.
Comment utilisez-vous les pigments ?
Je
les utilise broyés, assez purs puis dilués dans une préparation qui contient de la terre, un liant pour unifier tout cela et permettre
que le travail tienne tout simplement sur la toile. Pour les huiles, je procède de la même façon, en broyant les pigments avec de
l’huile de lin sauf que l’eau est remplacée par l’essence de térébenthine, que j’utilise très largement.
Les traversées jouent un rôle important dans votre création. Pouvez-vous nous expliquer comment le passage de l’eau, des pigments s’inscrivent sur la toile ?
La matière de la peinture est déversée sur la toile tendue (lavée sur ses deux faces), je travaille en relevant le chassis
par endroits : la matière colorée circule avec beaucoup de mouvements, de hasards et je regarde ce qui se passe, comment tout
cela se dépose, vit et circule. J’ai affaire à ce moment-là à quelque chose de fascinant, de complètement organique, de vivant au
plein sens du mot. Il y a bien sûr des traversées, comme on passe de l’autre côté du miroir mais c’est la révélation d’une matière
libre qui s’épanouit sous mes yeux et dont je vais surveiller le séchage qui dure parfois très longtemps. Puis je recommence ce travail
de stratifications, passant du très liquide au très sec. Dans le séchage intervient (et cela est très important sur papier) une sorte
de pigmentation de la surface, l’eau a fait son travail (le mouvement), les pigments retrouvent leur dimension première, ils sont
rendus à eux-mêmes (des particules dont la surface est irisée).
Comment apparaissent vos émotions ? Votre intention est-elle très définie quand vous commencez un tableau ou se définit-elle au fur et à mesure du travail ?
L’état dans lequel je suis lorsque
je travaille est complètement particulier, sauvage. L’aventure du tableau commence et c’est une sorte de corps à corps où les mains
agissent beaucoup. Je ne peux rien dire des émotions, que je ne veux pas analyser, je les gère, c’est tout. Au départ il y a toujours
une couleur, et un format. Puis c’est l’aventure du travail, parfois en quelques heures mais souvent sur plusieurs jours, avec des
reprises (toujours notées au dos des toiles) pendant des mois ou des années.
Il y a ce moment où la toile est redressée, où le choix
du sens se fait, c’est un moment important et fort car c’est celui de la décision, de reprendre, d’arrêter. Cela se passe en plusieurs
temps, généralement sous plusieurs lumières (matin, midi et soir).
Quel est l’implication du corps face à la toile ?
Je l’ai
évoquée à plusieurs endroits (montage du chassis, travail de la peinture..) mais il y a épuisement du corps par ce travail. Les jours
de peinture sont harassants. Quand je parle de la toile, c’est souvent un grand format et je lui fais subir des rotations dans l’espace,
il faut soulever tout cela, le déposer, le redresser encore…Pour les toiles plus petites, je travaille par séries, passant de l’une
à l’autre…
Comment la trace réalisée sur la toile prend-elle sens pour vous ?
Elle prend son sens par tout le travail
qui la constitue, le bout de chemin que j’ai fait avec la toile, ce qui l’a nourrie tout au long des jours de travail, la série dans
laquelle elle se situe qui la relie à l’histoire du travail depuis vingt ans.
Est-ce une écriture qui se révèle à vous ou que vous révélez à vous-même et ensuite aux autres ?
C’est une évidence qui se dresse là sous mes yeux et m’interroge
avec son mystère ou pas. Je ne sais pas si l’on peut parler d’écriture, car la peinture est tout de même une sorte de bloc compact
qui se livre à vos yeux dans une unité d’ensemble, le regard embrasse tout et tout d’un coup.
Il n’y a pas d’envers sur vos toiles, il me semble, il n’y a pas de traversées vers le dos de la toile. Pourquoi ce choix ?
La toile est vue d’un seul côté, dos au
mur, elle se livre d’un seul côté. La préparation du support de la toile interdit toute traversée, sans quoi la matière n’évolue pas
à la surface de la toile mais traversant va imprégner le sol de l’atelier !
La peinture suinte du reste un peu et les dos transpirent
du travail.
J’ai été très intéressée à un moment de mon travail justement par l’attitude d’Helen Frankenthaler, peintre américain
proche de Motherwell, qui ne préparait pas ses supports et travaillait des deux côtés justement de la toile. Il résultait du travail
une sorte de lumière vaporeuse des couleurs très pastels car passées de l’autre côté. J’ai besoin pour le travail d’une tension
du support et d’affronter sa résistance.
Vous avez participé à de nombreux livres d’artistes. Comment choisissez-vous les écrivains, essentiellement des poètes, je crois ?
Oui peindre des livres est important et j’y consacre une partie non négligeable de mon
temps.
Tout a commencé par des lectures nombreuses puis il est m’est arrivé de rencontrer autour de la peinture, ces poètes que je
lisais et dont j’achetais les livres. Les choses se sont alors faites très naturellement, il y a une vingtaine d’années, réalisant
mon premier livre avec Bernard Vargaftig. C’était un livre manuscrit par lui et peint à 12 exemplaires, tous nominaux. Nous avons
offert tous ces livres à nos amis communs, il y avait là d’autres poètes. C’était en fait une sorte d’acte important. Tout c’est enchaîné
ensuite et les poètes mènent aux poètes. Je n’ai jamais cessé de faire des rencontres et donc des livres.
Quel rôle jouent les mots ?
Les mots m’accompagnent dans le travail. Je vais à eux dans le travail, les livres ne se trouvent pas dans l’atelier mais au-dessus. Dons dans les interruptions du travail, je quitte l’atelier et je vais prendre des livres et un livre me conduit vers un autre. Je me pose un peu là. Mais ce sont des textes de poètes, où les mots, même trés peu de mots, peuvent m'accompagner assez longtemps pendant une journée de travail.
Quel apport représentent-ils dans votre travail ?
C’est quelque chose qui se voit à peine
ou beaucoup (je ne sais pas), c’est très intime ou bien c’est dit. Un certain nombre de toiles ont comme titres des textes qui m’ont
portée dans le travail, ou sont dédiées à des textes, à des fragments. Cela fonctionne aussi ainsi avec la musique. J’ai récemment
intitulé une exposition LONH Peintures , citant une création de Kaija Saariaho, qui elle-même a utilisé ce mot occitan, qui signifie
de loin, et est un texte de Jacques Roubaud. Tout cela se mêle, est assez complexe mais reste l’élan vers ces textes, ces partitions.
Qu’évoquent pour vous les mots fluidité et empreinte ?
Le mot fluidité est pour moi ce texte magnifique que Bernard Noël a consacré à mon
travail Roman de la fluidité . C’est lui qui a trouvé ce mot qui est devenu le mot disant mon travail au plus juste. Le mot empreinte
est arrivé plus récemment d’une sorte de panne dans le travail. Il y a quelques mois, je n’y arrivais plus. J’ai préparé une série
de 11 toiles et j’ai travaillé par empreintes successives, à l’huile, une toile laissant son empreinte sur la suivante, sur laquelle
je travaillais et ainsi de suite. J’avais laissé le hasard agir, celui de la capture des taches d’huile blanche. J’ai procédé par
la suite de la même façon sur papier et sur d’autres toiles y compris des grands formats.
Quelle complémentarité s’établit dans les deux approches picturale et littéraire ?
Il n’y a pas d’approche littéraire, il y a des rencontres avec des personnes
qui sont des poètes avec lesquels je vais faire un bout de chemin, réaliser un ou plusieurs livres. La rencontre est belle parce qu’elle
est humaine, et que c’est la vie. Exactement comme la peinture qui est la vie.
Comment s’établit la complicité des deux arts ?
Il
y aurait là un gros travail à faire, car les livres sont là, les peintures sont là, et les livres parlent aussi des peintures et les
peintures sont nourries des livres…Et puis il y a les actes plus évidents, une exposition dans une bibliothèque par exemple, les livres
sont exposés, les poètes sont là qui lisent, la rencontre a lieu dans l’espace même …
Et je peux dire que cela se passe depuis assez
longtemps ces expositions, ces rencontres pour que se tissent des liens forts.
Y a-t-il un moment nécessaire où l’écrivain doit venir dans votre atelier ?
Souvent la rencontre se fait à l’atelier, mais ce n’est pas nécessaire sauf si un texte sur la peinture
doit être écrit. Les livres manuscrits-peints nécessitent des allers-retours entre le poète et moi, le peintre. Et puis l’atelier
est l’endroit où je suis le plus souvent, où je suis bien et il faut bien se rencontrer quelque part !
Quel rôle joue le titre pour une peinture ?
C’est sa marque, son histoire à elle qui la resitue dans le travail, dans un bloc de travail.
Avez-vous éprouvé un jour le désir d’écrire sur ou autour de vos peintures ?
Non, j’ai des carnets avec des notes, des croquis mais je n’appelle
pas cela écrire. C’est un autre travail justement, qui engage celui qui écrit totalement, exactement comme moi-même je peux être engagée
dans la peinture.