Excepté peut-être une constellation (1)
Contributions de

Claude Royet-Journoud, Jacques Demarcq, Sylvie Fabre G., Bernard Noël, Maurice Benhamou, Michel Butor, Christian Skimao, Anise Koltz, René Pons, Lionel Bourg, Régine Detambel, M.F. Ehret, M. Tunstill, Bernard Teulon Nouailles, Joseph Julien Guglielmi, Andrée Appercelle, Lucie Petit, Hervé Carn, James Sacré, Sarah Riggs, Alain Freixe, Laurent Grisel, Salah Stétié, Jacques Ancet, Rosmarie Waldrop, Rémi Froger, Michaël Glück, Véronique Vassiliou, Claire Malroux, Bernard Vargaftig, Tahar Bekri, Tita Reut, Bernard Chambaz, Valérie Rouzeau, Serge Bonnery, Jean Pierre Chambon, Jean Portante, Sophie Loizeau, Jean Pierre Faye, Jean-Louis Roux, Jean Gabriel Cosculluela, Antoine Emaz, Joël Vernet, Hubert Lucot, Benoit Lecoq, Peter Gizzi

 Que dire qui ne puisse se voir en jouant des yeux et des mains avec le « livre manuscrit peint » d’Anne Slacik ? J’ai tenu à composer le texte en même temps qu’Anne peignait. Du moins, c’était l’idée. Je venais avec mes brouillons dans son atelier et nous nous quittions le travail achevé, quelques heures plus tard, chacun avec nos exemplaires. Je voulais y intégrer la calligraphie et sa vitesse.  Qu’on y sente le poids du corps. Que les mots s’effacent dans la peinture, perdent leur lisibilité.(Leur verticalité aussi !) Que l’on soit le plus loin possible du texte « illustré ». Au fond, j’aurais voulu choisir le risque le plus grand. Un lieu où la peinture écrit enfin son propre égarement.    

            Claude Royet-Journoud

 Anne Slacik est indécrottable. Elle peint avec des pinceaux, des pigments stables, des terres reconnues. Sur toile en plus. Un scandale ! Pas postmoderne l’artiste ! Ne parle pas le patois plastique de son époque, aurait applaudi ce vieux moderne de Baudelaire. Pense avec ses yeux, ses sens. Ah ! résistance…

Moi, depuis mes seize ans, j’écris à la machine. Remington, Olivetti, Olympia, puis Mac. Je ne suis pas poète. Écris moins des vers que ne compose des pages. Que j’appelle poème, entre écriture, son et image. Ma main n’est pas à plume, comme disait l’autre je. Donc, j’écris mal, dans tous les sens.

C’est dire : lorsque Anne m’a invité à participer à l’un de ses manuscrits peints, j’ai résisté. Un an, puis trois, je ne sais plus. Reproduire en gribouillis mes pages travaillées au Mac, je ne le sentais pas. Improviser des graffiti façon Twombly, n’y pensais pas. Même si Anne aurait adoré ; ou détesté, vu son goût pour Twombly. Ne restait ?nalement qu’à m’exécuter.

Sa collection de manuscrits peints est sans conteste, ni contexte, l’une des réussites d’Anne Slacik. Elle mériterait une édition de poche, avec DVD inclus des écrivains et du peintre au travail manuel. Pour embêter les beaux esprits.

 

Jacques Demarcq

 

 

Une sidération

  Quand j’ai découvert la peinture d’Anne Slacik à la galerie du Bateau-Lavoir à Grenoble, je venais de publier L’Autre Lumière aux éditions Unes et j’ai eu immédiatement le désir de faire un livre avec elle. J’étais émue. Je venais de rencontrer une œuvre qui dialogue avec la lumière et en fait un espace mental de matière-couleur où visible et invisible se fondent. Une aventure commune, je le sentais, était possible. Le lieu de la peinture ouvrait un lieu aux mots qui déjà remuaient.

 

    Cette irruption de la peinture d’Anne dans ma vie d’écrivain s’est quelque temps après doublée d’une rencontre dans l’amitié. Le lien établi dure depuis presque dix ans. Nous avons fait trois livres ensemble, et chaque fois c’est un vrai bonheur. Le premier L’île est une suite de poèmes écrits puis manuscrits. L’intervention du peintre qui les a ensuite inscrits dans une autre présence. Les deuxième et troisième livres font résonner un double écho. En 2000, j’ai écrit Lettre du regard après avoir vu le tableau intitulé San Miniato. Sa matière d’ombre et de bleu, son rythme intérieur me renvoyaient à l’origine, à une langue muette de nostalgie. Sur le front pur de la toile est venu après une visite de l’atelier d’Anne à Pompignan. Par la disposition des vers sur la page j’ai essayé de traduire la façon dont les toiles d’Anne peuvent agir sur le regard. Une sidération qui met en jeu corps et âme… 

 

Sylvie Fabre G.

 

  

 Les livres peints ou manuscrits et peints réunissent deux actes qui, par cette réunion, changent de nature : l’écriture devient visible et la peinture lisible. Cet échange, qui n’a l’air de rien, révolutionne notre perception de l’espace qui, tout à coup, apparaît volumineux. Voir les mots au milieu de cet espace, c’est n’être pas loin de s’y voir soi-même, et la conscience de cet enveloppement est le début d’une plénitude qu’on n’éprouve guère autrement. A partir de cette expérience, lire et regarder se tiennent dans une ressemblance qui en fait des actes beaucoup plus charnels, beaucoup plus concrets, qui font sourdre à la fois émotion et pensée dans un mouvement inséparable.

 

Bernard Noël

 

 

Les manuscrits peints d’Anne Slacik, dans leur étui de carton pauvre, se présentent tous avec la plus grande humilité. Nous y sentons d’autant mieux passer le souffle et la liberté de l’artiste.

Du texte, Anne veut faire vivre l’instant extatique de son apparaître. Elle comprend qu’en cette épiphanie se tient l’essentiel du poème.

Non qu’elle s’efface elle-même, mais intervenant en second, elle cherche par des couleurs livrées à leur propre afflux, par des formes indéfiniment différées, jamais durcies en ce que Deleuze nommait des percepts, à mêler dans un même vertige espace plastique et espace littéraire.

Elle recueille et déferle comme une grand’voile le « ah ! » des poèmes.

 

Maurice Benhamou

 

Ecrire est un geste                                                                                                                                    
    Ecrire est un geste. Avec l’écriture ancienne, que ce fut au calame, au pinceau, à la plume, chacun l’admet ; et ce geste devient danse avec toute calligraphie mais surtout quand celle-ci atteint de grandes dimensions. Mais c’est encore un geste et une danse sur le clavier d’une machine à écrire ou d’un ordinateur.
    Mettre dans la page est un geste. La page est une scène où les mots virevoltent, s’appellent, se répondent, se répètent, se reprennent, se repoussent ou s’équilibrent.
   Placer dans un volume est un geste. Les phrases se coulent de page en page ; les paragraphes s’espacent ou se précipitent. Et voici les titres et les blancs, sans même parles des frontispices, culs-de-lampe ou lettrines.
   Penser est un geste. On feuillette un volume. On passe à un autre. Une image sert de signal qui fait partir à la recherche d’une  référence antique, américaine, scientifique…
   Après tant de révolutions, pérégrinations, explorations, enquêtes on se retrouve sur les rives de son théâtre ou de sa page, et l’on fait le geste scriptural avec ses doigts et tout son corps ou tous ses corps.
 
Michel Butor

  

 Vingt ans déjà, vingt ans après…1986-2006, oscillations entre la rétrospective et la recherche. Balbutiements référentiels entre la suite classique des Trois mousquetaires et Le bel âge qui repositionnait un certain groupe d’avant-garde dans les années 1990. Que dire ? Qu’écrire ? Que voir ? Que ressentir ? Constater tout d’abord qu’Anne Slacik progresse formidablement dans sa peinture. Que les relectures des commencements (peinture américaine, calligraphies chinoises, références impressionnistes, etc. ) prennent leur juste place dans un ensemble cohérent marqué par une perpétuelle interrogation sur les formes. On sait que la peinture est cosa mentale et que les paysages d’Anne laissent sourdre l’irréel des projections personnelles, comme dans ses Arborescences évanescentes et pourtant fermement affirmées. Présence ? Absence ? Des livres d’artistes comme des stations dans une lande incertaine. Lieux de rencontre entre tracés et graphies. L’écriture en partage. Entre chien et loup. Alors une simple peinture de la maturité ? Quelle erreur… Une perpétuelle innovation tout au contraire, avec pour nous l’éblouissement assuré, grâce au talent de celle qui sait inventer un univers personnel au-delà des apparences. Rendez-vous à nouveau dans vingt ans, à Strasbourg, New York ou Pékin, en 2026, pour évoquer la force de son travail d’où irradie une jeunesse intemporelle.

 

 Christian Skimao

            Adossée à l’éternité

              j’observe mes ancètres

 

             Leur bétail rentre

              des patûrages millénaires

 

             Dans mes poèmes

              je dépasse ciel et terre

 

             J’anéantis le paradis

              j’efface la faute

 

             Alors du jardin d’Eden

              je replante l’arbre de la connaissance

             afin que la pomme

              soit à la portée de tous.

  

              Anise Koltz

 

 

       L’appel

 

Au bord du puits

Tari de la parole

La voix inconnue

Est venue réensemencer

Le livre

 

Du livre sont nés

D’autres livres

Et la mort un instant

S’est retirée

Derrière les collines

 

Elle veille elle gagnera

Mais le livre levé

Ecornera sa victoire

Elle n’aura pas

Le dernier mot

 

René Pons

 

 

                             Peau d’Anne

  

…tout le ciel déplié les nuages très lents sur les collines et les gamins à cloche-pied la lumière sur les eaux que les branches caressent ici là-bas maintenant on dirait de la brume ou du sang ou des fleurs qui sèchent entre les pages d’un livre

écoute écoute regarde ce ne sont que des mots chuchotés lorsque tombe la nuit un peu d’ombre à même la peau ces baisers sur les lèvres qu’une femme au loin n’en finit plus de dessiner…

 

Lionel Bourg

 

 

Quel mot de couleur

 

 L’encre a bien assez

de dons

pour s’abstenir d’écrire

le dehors et sa meule

     violette

son drame

     froid

      l’éclairage au nord quelle blague

 

Tandis que la page

     sa forme claire

     (un nu parmi des constructions)

où les blancs prennent

       ils lui ont été donnés

est une page pour la main

(tandis que les gens croient

que ce n’est pas fini)

   Régine Detambel

 

 

Sur la peinture

 

Anne m’a donné l’occasion d’une expérience exceptionnelle : écrire sur la peinture. Non pas à propos de la peinture, mais sur le papier recouvert de peinture par ses soins, en longues larmes bleues bues et séchées, comme la trace physique, la trace matérielle de ce que je tentais de cerner par les mots.

L’expression d’une tristesse muette.

La parole du silence, de la marge, de l’hors champ, de l’hors cadre… Quelque chose qui m’échappait et qu’elle a recueilli.

Elle nous a fait tenir ensemble elle et moi dans la boite de carton, dans le champ de la feuille…

De grandes toiles colorées nous entouraient. La lumière de Saint-Denis un jour d’automne. Elle portait une blouse blanche, un tablier taché de couleurs. Ses enfants étaient petits, on travaillait pendant qu’ils étaient à l’école.

Nous parlions des poètes que nous aimions, du plaisir de découvrir toujours devant soi une route inconnue.

J’ai recopié en 16 exemplaires quelques vers qui portaient souvenir d‘un séjour récent à Prague. Mon fils avait 16 ans, ce qui avait déterminé le nombre d’exemplaires.

Ainsi sont nés Les marges.

Je suis heureuse d’avoir été accueillie par Anne dans cette grande famille de poètes d’aujourd’hui, ses contemporains. Ses petites boites enfantines nous garderont, fragiles mortels que nous sommes !

 

Marie Florence Ehret

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