Tita Reut    Qui a peur du Rouge ?

« Qui a peur du rouge ? »

 


La passion du rouge n’est autre que la vocation de la passion. Car elle appelle au sang : celui de la vie, celui de la mort. Entre les deux, l’écoulement de ce qui nous trace et que l’on trace comme passage. Et quelle passivité obsède toute passion , quelle gestation l’organise ? Du mystique appel de Barnett Newman qui intitula une série de toiles : « Qui a peur du rouge ? » -à laquelle cette exposition rend un hommage indirect-, aux Color Fields de Rothko qui fait vibrer les tonalités en les contenant, le plein champ de la couleur, son champ libre, est aussi plain-chant : une monodie qui cherche l’unisson.

Sur cette thématique du rouge, trois artistes, trois femmes se collent au pari d’une puissance picturale qui défie la séduction dangereuse du sujet. Car il n’y a pas de couleur plus chargée, ni plus directement attirante… ou repoussante. Et chacune, suivant son évocation propre, pose une charge émotionnelle suffisamment juste pour que nous puissions reconnaître, voire lire, au sein des abstractions-même, un concentré de nos promesses émotionnelles, un tracé lyrique que nous pouvons investir.

Les pourpres terriens d’Anne Slacik installent un vertige hérité des premières suite plus « aquatiques », c’est-à-dire des peintures qui ouvraient dans le mur, suivant le désir de tout peintre, de véritables suspensions lacustres où le regard, magnétisé, pouvait s’égarer en plongeant. Cet univers se prolonge, ici, mais donnant lieu à des crépuscules embrasés dans la forêt sublime. Lieu spirituel que des branches traversent, telles les lignes d’un fond d’œil. Ou agrandissement de quelque pistil incandescent : de la fleur de fuchsia au freesia entêtant. Un bain de couleur qui exalte le vivant, sa force rayonnante aussi bien charnelle que spirituelle. Les grand formats exacerbent le mystère de toiles qui semblent requérir tout de notre histoire pour entrer dans celle du tableau.

On se confronte, dans ce travail, à une aspiration, au propre et au figuré, qui nous entraîne vers le cœur de l’œuvre, encadrée de fragments noirs, sans début ni terme, mais qui seraient charpentes et rameaux métaphoriques d’une poussée immaîtrisable, défiant la menace et la disparition. Car c’est une spontanéité illusoire qui surgit du végétal. En effet, si les bases colorées s’ordonnent sous un double jeu de maîtrise et de liberté, l’irruption tragique des stries dans le souffle d’écarlate semble accuser un ancrage existentiel. Racines et croissances témoignent d’une posture : être au monde. Dans l’énigmatique et sensuelle profondeur grenat, la faible proportion des lignes sombres manifeste leur fragilité. Mais leur opacité marquée, au sein des diaphanéités insondables et de la perméabilité du rouge aux nuances proches (du violet au rose), désigne une constance pugnace dans « le dur désir de durer », suivant le beau titre d’Eluard. Il y a là comme une recherche étymologique, par les pigments et les nervures, d’un sens du vital et de la finitude. Ainsi, par ces paysages du rouge et du noir, sommes-nous en présence d’un vrai travail de peintre : à travers la couleur et le questionnement.


Une même volonté de simplification et de continuité habite les toiles de Béatrice Bonnafous. Une même interrogation du temps –que le rouge suscite naturellement par l’évocation du sang versé-, mais dans une posture très différente : le pétrissement de la durée se réfère plus directement à une théorie des énergies et de la transmission. Le travail du coloriste cherche à mettre le spectateur en prise avec les échanges énergétiques, conducteurs entre les trois pôles que seraient les forces montantes de la terre, la puissance tournante des météores vers un centre qui s’ouvre et la mise en relais entre la façon de peindre et la façon de recevoir. Il s’agit de provoquer une contemplation active, une disponibilité d’accueil, sur un thème récurrent : la correspondance entre deux états du même : la pulsion stimumante, ou flux créateur, et la stase de l’ataraxie. Emission/captation. Symptomatiques, les titres véhiculent cette idée d’un mouvement entre l’intériorité et l’extériorisé : « Les Ascendantes », « Les Verticales », « Les circulations énergétiques »… Les fonds peints projettent l’émanation ; les bruns et les laves déferlent dans la toile, irrépressibles, indétournables. Cette peinture cosmique s’associe à une matière charnelle : par la masse, Béatrice Bonnafous joue sur un imperceptible qui fuit le minimal. Elle rejette l’ellipse en malaxant la couleur jusqu’au seuil de l’insupportable, du vulgaire, revendiquant la transparence par l’épaisseur. Un corps respire à travers le rouge, un corps qui suppose et tente la réunion des extrêmes par la combustion, comme deux poumons noirs qui brûleraient de l’oxygène.

Et l’artiste de conclure : « En couleur, il n’y pas de logique, il n’y a que des expériences ».


Sans revendication initiatique, comme c’est parfois le cas des artistes tentés par l’Orient et par les signes, Monique Dollé-Lacour donne à voir dans ses toiles rouges une quête de la lumière, dévoilée dans son séjour en Arabie Saoudite, avec une fusion des formes et des lignes calligraphiques. Elle crée ainsi un espace de méditation qui interroge les civilisations à travers le scriptural. Elle y affirme la disposition universelle de son parcours. Comme dans une fresque, on assiste, là, à une mise en espace de fragments ; les formes ne sont ni brisées ni désintégrées, mais émanentes et estompées, usées par le frottement que le temps produit sur toute œuvre.

Les extrêmes se posent sans s’opposer, car les gris métallisés renforcent les pigments solaires en les solarisant. Ces tons d’ardoise délavée captent la combustion et ses traces, minéral portant les « gemmes rouges », chères à Paul Valéry.

On pense à Matisse au Maroc, à ses architectures de couleurs vives, sensuelles, dynamiques. « Après une période très refroidie dans la palette », Monique Dollé-Lacour formule son adhésion au rouge par la découverte de « la chaleur sur soi », sensation contrecarrée, dans la culture musulmane par le tabou du rouge dans le costume, trop évocateur du sang des femmes et de l’amour. Les aspects graphiques de ses toiles détournent cette défense en faisant du rouge le support, et, en quelque sorte, le vêtement de l’écriture. Une écriture saturée, verticale , dans la recherche incoercible de frontalité, où glyphes et pictogrammes stylisés apparaissent comme des accidents sur un mur que le travail du peintre, en dialogue avec son inconscient, réaffirme et réinvestit. L’utilisation des buvards intensifie cette sollicitation de la fluidité par l’empreinte et la gravure. Ainsi le fortuit rencontre-t-il le désir de dire à travers le mirage de l’incommunicable.


Il ne suffit pas que Stendhal, en littérature, ait associé « le rouge et le noir » pour désigner les tentations extrêmes, contradictoires et incompressibles de la spiritualité religieuse et de l’amour. Toutes les cultures savent d’expérience qu’une pesante « obscure clarté » gouverne le péril de ces tonalités. Et il n’est pas anodin qu’une œuvre enveloppante comme celle de Rothko dans sa phase éclatante, ait évolué dans le drame tragique du deuil en peinture puis du suicide, ou que celle de Barnett Newman ait manifesté la référence au sacré par le choix de ces deux couleurs. Le rouge est habité, comme nous le constatons, sur un autre versant pictural, dans le « Grand intérieur rouge » de Matisse, en 1948, ou dans « La Promenade des Anglais à Nice », en 1947, de Max Beckmann. Il est chargé ; c’est, comme on dit, une couleur chaude. Mais cette chaleur ne se borne pas à créer une proximité émotionnelle avec les objets et le paysage, elle intensifie et transmet le concept d’espace et l’intention spirituelle. En lui imposant une tension sensible, temporelle. Double bind : mouvement de rapprochement entre le corps et son désir d’élévation.

Les œuvres présentées au Stade de France composent par le rouge une riche alternance de pensées de la matière et de projection de la surface, dans des registres différents, malgré leur unité d’abstraction et leur harmonisation sur un thème.

Ainsi le spectateur peut-il trouver dans cette exposition, un aliment flamboyant pour provoquer son imaginaire, de la sublime quiétude à une intense vibration.



Tita Reut

A Nice, le 2 septembre 2008

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